28.10.08

Le torchon brûle entre la police religieuse et la presse

Par Habib TRABELSI

Une guerre ouverte oppose la «Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice» (police religieuse) à la presse saoudienne avec en tête le quotidien Al-Watan qui avait déjà fait les frais dans le passé d’un bras de fer entre l’establishment religieux et le courant libéral dans le royaume ultraconservateur d’Arabie saoudite.

La Commission: A bon entendeur, salut !!
«Il y a une minorité déviante qui cherche à promouvoir le vice et à détourner de la vertu», a vociféré dimanche (26 octobre) cheikh Ibrahim ben Abdallah Al-Ghaith, le président de la Commission lors d’un débat sur «la tension actuelle entre cet organisme d’Etat et la presse écrite», organisé dimanche à l’Université islamique de Médine.

Cette tension, née des critiques au vitriol des méthodes brutales utilisées par des membres de cette Commission pour faire appliquer la loi islamique, s’est exacerbée après deux incidents, à Médine et à Ryad, qui ont suscité une levée de boucliers, notamment parmi les réformistes, contre cette police qu’ils considèrent comme une entrave à toute ouverture dans la royaume.

«Certains journaux exagèrent les erreurs commises par des membres de la Commission, la publient à la une, en gros titres, mais relèguent les réponses de la Commission en pages intérieures », a protesté cheikh Ghaith, en dénonçant cette «politique de deux poids deux mesures», devant un auditoire composé de plus de 500 étudiants et d’une armée de journalistes.

«La Commission est au-dessus des polémiques stériles. Elles n’offrira pas la chance à certains journalistes de briller sur son dos», s’est borné à dire cheikh Ghaith, en réponse à une question sur de récents incidents impliquant des membres de cette police, ou «moutawa», dont des courses-poursuites en voiture, le 5 octobre à Médine et Ryad, contre deux jeunes couples suspectés de violation de la stricte séparation des sexes.

«La Commission n’est pas une association caritative, mais un organisme d’Etat rattaché au gouvernement et son président a rang de ministre», a rappelé cheikh Ghaith aux détracteurs de cette police, naguère redoutée mais depuis plusieurs mois traînée dans la boue.

Cheikh Ghaith en a d’ailleurs profité pour couper court aux spéculations sur une prochaine entrée de la femme dans la Commission.
«La commission est à 100% masculine … Pas de place à l’élément féminin dans la Commission, dans un avenir proche», a décrété le vénérable cheikh, sans ambages.

Le courant libéral, composé notamment d’intellectuels et d’hommes d’affaires et qui semble aller dans le sens de l’histoire, défend âprement les droits de la femme, en particulier celui de conduire une voiture.

Al-Watan: le frondeur et pourfendeur
Paradoxalement, Al-Watan, pourfendeur traditionnel de la commission, était le seul journal à rapporter lundi de larges extraits du rappel à l’ordre énergique de cheikh Ghaith, suivi mardi par Al-Hayat.
http://www.alwatan.com.sa/news/newsdetail.asp?issueno=2950&id=75350&groupID=0

http://ksa.daralhayat.com/local_news/regions/10-2008/Article-20081027-3fbee40b-c0a8-10ed-011c-4d1630e24e2b/story.html\

Le 15 octobre, le site d’information http://www.elaph.com/, proche du courant libéral et très populaire dans le monde arabe, a rapporté que «des membres de la Commission avaient déposé plainte contre le quotidien Al-Watan et réclamé l’interrogatoire du journaliste qui avait couvert l’incident à Ryad» qui s’était soldé, selon plusieurs journaux, par une série de carambolages de plusieurs véhicules endommagés par le jeune homme avant d’être arrêté et roué de coups par les moutawa.

Ces derniers, qui ont pourtant été suspendus de leurs fonctions et sont interrogés par des enquêteurs désignés par la Commission, persistent à accuser le journaliste d’Al-Watan de «mensonge», alors que le journal, qui a publié des photos de voitures endommagées, affirme disposer d’enregistrements sonores et de séquences vidéo de l’incident.

«Les membres de la Commission usent obstinément de ‘’la politique du démenti et du rejet catégorique’’. Le mensonge ne relève-t-il pas du vice ?», ironisait «un observateur bien informé» interrogé par Elaph.
http://www.elaph.com/Web/Entertainment/2008/10/374183.htm

En mai 2003, les hautes autorités saoudiennes avaient cédé à la pression des religieux ultraconservateurs en limogeant son rédacteur en chef, Jamal Khashoggi, après la publication de plusieurs éditoriaux et articles critiquant ouvertement les "moutawa".

Khashoggi, avait ensuite été nommé conseiller medias à l’ambassade saoudienne à Washington de 2004 à 2007, avant d’être reconduit dans ses fonctions en tant que rédacteur en chef d’Al-Watan, aujourd’hui de nouveau dans le collimateur de la Commission.

Le roi : met le holà
Entretemps, l’Arabie saoudite est entrée dans «une ère de changements» depuis l’accès au pouvoir en août 2005 du roi Abdallah, et la marge de transparence et de liberté d’expression s’est élargie. Même la redoutable police religieuse n’est plus à l’abri des critiques, s’accordent à dire la majorité des les intellectuels saoudiens.

Mais le roi Abdallah, qui avait toujours fait prévaloir «la critique constructive et pondérée», vient de mettre en garde les medias contre tout dérapage.

«Le monde est désormais en pleine guerre économique sourde. Vous devez prêter attention à votre religion et à votre nation, loin des intérêts particuliers. L’essentiel c’est l’économie. Ce ne sont pas des critiques mais des conseils», a averti le roi Abdallah, en recevant le samedi 25 octobre les rédacteurs en chef de la presse écrite saoudienne.
http://www.alwatan.com.sa/news/newsdetail.asp?issueno=2949&id=75086&groupID=0

Ce coup de semonce semble avoir fait son effet. Durant les trois derniers jours, les journaux, y compris Al-Watan, n’évoquent plus la Commission que pour rapporter les prouesses des «hommes d’Al-Hesba».

A Taif (sud-ouest), «la Commission déjoue une tentative de vol d’une banque par deux charlatans soudanais qui affirment posséder un pouvoir magique», à Al-Baha (sud-ouest), «la Commission met fin aux souffrances d’un adolescent victime du chantage de trois criminels» et à Tabouk (nord-ouest), «la Commission arrête un homme marié qui faisait chanter une jeune fille», pouvait-on lire avec des commentaires dithyrambiques de lecteurs, et probablement filtrés.

«Sous le roi Abdallah, Dieu le garde, nous écrivains et journalistes, jouissons d’une marge de liberté inédite. Pour ne pas perdre un tel acquis, nous devons absolument être à la hauteur de nos responsabilités», renchérissait le 28 octobre le rédacteur en chef d’Al-Jazira, Mohamed Abdellatif Al-Cheikh.
http://www.al-jazirah.com/90170/ar3d.htm

Au lendemain des incidents à Médine et à Ryad, il écrivait que «les abus de cet appareil de l’Etat ont atteint un degré inacceptable».

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