12.11.08

Un événement – Deux versions

L’événement: la «démission» d’un prince saoudien
Version officielle: Saudi Press Agency (SPA)

Le roi Abdallah ben Abdel Aziz d’Arabie saoudite a démis de ses fonctions le gouverneur de la province de Najrane (sud-ouest), «à sa propre demande», a annoncé mardi (4 novembre) l’agence officielle SPA.

Le souverain saoudien a démis le prince Mechaal ben Saoud ben Abdel Aziz de ses fonctions de gouverneur de la province de Najrane, «à sa propre demande», a rapporté l’agence, citant un décret royal qui ne précise ni le motif du départ ni le nom du successeur du prince Mechaal.
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Version de Madawi AL-RASHEED, une Saoudienne basée en Grande-Bretagne, professeur d’Anthropologie sociale au King’s College de Londres.

(Traduit par: Widad ZEDANI - Relu par: Habib TRABELSI)

Arabie Saoudite : la minorité réussit à destituer un prince
Le Roi Abdallah, a limogé le prince Mechaal ben Saoud, gouverneur de la province de Najrane, une région à minorité d’Ismaéliens dans le sud-ouest du royaume.

L’Etat saoudien avait pris le contrôle de cette province aux dépens du Yémen, en 1934. Mais la province souffre de pauvreté et de marginalisation, alors que des projets de développement sont entrepris dans d’autres régions du royaume, entraînant ainsi l’exode d’un grand nombre de ses habitants vers les grandes villes en quête d’emplois et de services.

Dans l’objectif de faire de la population ismaélite locale une minorité, l’Etat a organisé une sorte d’«immigration» orientée avant de désigner, à la tête de la province, un prince sans aucun lien social ou historique avec la région. En effet, le gouvernorat des provinces administratives représente un «butin» que l’Etat répartit entre les membres de sa famille.

Les provinces stratégiques reviennent au cercle proche du centre du pouvoir (telles que Ryad, la province méridionale – riche en pétrole- ou La Mecque), alors que les autres provinces, de moindre importance, reviennent aux princes de second rang.

Ainsi, la province de Najrane était gouvernée par un des fils du roi défunt Saoud Ben Abdelaziz, qui a été «démis de ses fonctions à sa demande», selon la version officielle.

Nul n’ignore que les fils du Roi Saoud n’occupent pas de postes sensibles. Aussi est-il très aisé de les destituer et de les remplacer, au gré des intérêts de l’Etat.

La province de Najrane a connu une importante activité politique depuis 2000. Une rébellion contre le pouvoir répressif du prince a eu pour conséquence l’interpellation de 400 citoyens.

Des médias étrangers et des organisations des droits de l’Homme ont dénoncé la marginalisation de la minorité ismaélite qui a fait entendre sa voix à l’extérieur du pays tout comme la minorité chiite avait réclamé ses droits dans la province méridionale, il y a plus de vingt ans.
Après des heurts avec le pouvoir et les forces de sécurité, l’Etat a dû changer de méthode en 1993 et ouvrir le dialogue avec les symboles du mouvement politique chiite.
Aujourd’hui, c’est au tour de la minorité ismaélite d’imposer la destitution du prince.

L’Arabie Saoudite ne semble réagir qu’aux affrontements violents. L’attitude du pouvoir saoudien face à la question des Ismaélites en est la preuve. La majorité passive devrait alors peut-être en tirer des leçons, elle qui continue à suivre des méthodes d’opposition «civilisées» comme les communiqués, les pétitions, et récemment la grève de la faim.

Quelle que soit la durée de la grève de la faim, le pouvoir ne répondra pas aux exigences de la majorité de libérer les prisonniers d’opinion. Tant que cette majorité demeurera silencieuse, le pouvoir ne destituera pas de prince directement responsable de l’arrestation de centaines d’activistes et d’opposants, surtout si ce prince règne sur un Etat dans l’Etat, contrairement au «petit» gouverneur de Najrane.

L’Etat dévoile quelques fois les pratiques des gouverneurs de petites provinces afin de jouer son rôle de protecteur de la société, mais il demeure impuissant face aux dépassements de centaines de responsables de provinces stratégiques.

Son impuissance prouve la sélectivité avec laquelle il traite les questions importantes, surtout que son autorité fléchit dès qu’il s’approche des «symboles forts» qui jouissent d’une immunité immuable. Ils sont seuls à être au-dessus des lois qu’ils promulguent eux-mêmes et qu’ils appliquent à leur convenance, sans rendre de comptes, et sans la moindre transparence.

La province de Najrane est devenue l’exemple à suivre par la majorité dans son action politique, dans un Etat toujours plongé dans l’injustice, à arrêter et juger de façon totalement arbitraire. Aucune grève de la faim ne réussira à libérer des prisonniers politiques sauf si elle est exploitable au plan médiatique pour faire reluire l’image de certains hauts responsables.

La question des prisonniers politiques est une question humanitaire au premier degré, et ne doit pas être exploitée politiquement, à des fins occultes. Malheureusement nous avons une majorité éparpillée, incapable de s’unir et de poursuivre son projet de réforme.

Sa capacité à faire face à la répression reste limitée, et certains de ses symboles préfèrent temporiser, de peur de perdre une fonction, ou de se voir interdits de voyager ou d’être arrêtés de façon arbitraire. Ainsi, le pouvoir se charge d’eux individuellement, tout en sachant que c’est la meilleure manière d’écraser dans l’œuf toute action politique.

La tyrannie des gouverneurs des provinces restera inchangée, malgré le limogeage du prince de Najrane. Elle ouvre la voie à d’autres moyens de pression dans d’autres provinces, tant que ces postes demeurent le monopole des princes qui y sèment le désordre en toute impunité.

Même si cette question n’est toujours pas réglée aujourd’hui, c’est quand même le début de la fin de l’individualisme saoudien et de la suprématie du centre sur les autres localités qui ne veulent plus être considérées comme une propriété individuelle que l’Etat octroie à ses proches.

Pourvu que la majorité silencieuse apprenne de la minorité l’art d’arracher ses droits.

(Publié dans Al-Quds al-Arabi, le quotidien arabe édité à Londres).
http://www.watan.com/index.php/200811105754/2008-11-10-22-27-05.html

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