30.11.08

Des Saoudiennes très rock jettent un pavé dans la mare wahhabite

Par Habib TRABELSI

Quatre étudiantes de l’université de Djeddah, fans de rock, viennent de faire entendre leur voix, volontairement en anglais, pour faire passer leur message au monde entier: elles ont lancé la première troupe musicale rock féminine en Arabie saoudite, une gageure dans un pays où le wahhabisme, une interprétation rigoureuse de l’islam, interdit à la musulmane d’exhiber sa voix et encore moins de l’enjoliver.

Un succès sans images

Le groupe --dont le nom, «The Accolade», est inspirée par la plus célèbre œuvre du peintre anglais Edmund Blair Leighton, illustrant une femme adoubant d’une épée un chevalier agenouillé à ses pieds – a mis sur sa page MySpace une première chanson, «Pinocchio”, allégoriquement emprunté au personnage de fiction du non moins célèbre écrivain italien Carlo Lorenzini.

«C’est une manière de dire que les Saoudiennes ne veulent plus être considérées comme des marionnettes», commente l’un des dizaines de milliers d’auditeurs de la chanson, sortie le 11 novembre, qui fait fureur dans le royaume et dans les quatre coins du monde: le tube, sans images, a déjà été déchargé plus de 73.000 fois en 18 jours.

«Félicitations ! Longue vie pour The Accolade ! J’espère qu’un jour, vous pourrez vous produire publiquement à travers le monde. La Colombie sera heureuse de vous accueillir», s’exclame Manuel, un Colombien.

«Vous êtes de braves guerrières. Vous êtes en train de faire la révolution par la musique. Vous avez le soutien du monde entier», renchérit un auditeur du Japon.
D’autres saluent ce «succès» depuis le Liban, l’Espagne, la Norvège, ou les Etats-Unis.

La police religieuse: le mutisme encore de rigueur

«Nous respectons notre patrie. Nous allons continuer notre musique sans entrer en conflit avec notre culture et nos traditions», souligne le groupe qui rêve de pouvoir «se produire librement en public et enregistrer un album dans un proche avenir», tout en appréhendant une réaction de l’un des piliers du régime : la «Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice», la redoutable police religieuse chargée de faire respecter les mœurs.

La police religieuse, (ou «Moutawa», «hommes d’al-Hesba»), se montre toutefois sensiblement moins sévère à Djeddah, la grande métropole portuaire et touristique qui bénéficie d’une ouverture inexistante dans le reste du royaume ultraconservateur.

Cette police a vu récemment son pouvoir rétréci sur une décision de l’émir de La Mecque, le prince Khaled Al-Faycal, un passionné de la culture qui lui a valu le titre d’«émir de la pensée et de la poésie». Du temps où il était gouverneur de la région d’Assir, avant sa nomination en mai 2007 à la tête de la région de La Mecque, qui englobe aussi Taëf et Djeddah, le prince Khaled avait été la cible de critiques des Moutawa qui lui reprochaient son ouverture.

Récemment, le président de la Commission de la province de Djeddah et deux autres membres de cet organisme ont créé la surprise. Ils ont fait irruption dans le principal Centre de bowling de la ville où ce jeu est très populaire. Tous les habitués du Centre avaient cru à une rafle routinière. Mais, les trois étranges visiteurs, tout miel, ont retroussé les manches de leurs «thoubs» pour disputer un match contre une formation de jeunes … se payant même le luxe d’abattre le plus grand nombre de quilles et de remporter la partie. Du jamais vu, de mémoire d’un Saoudien !

Des lauriers et des insultes

Mais si la «bande des quatre» a récolté des lauriers, elle a aussi essuyé un flot d’insultes de centaines de concitoyens des deux sexes, «scandalisés» par la violation d’un tabou.

«En islam, la voix de la femme est ‘awra’, c'est-à-dire qu’elle ne doit pas être entendue par un étranger», rappelle un internaute. «La musulmane doit surtout s’abstenir d’adopter une voix ‘muzayyana’ (enjolivée, adoucie et mélodieuse) pour ne pas susciter la ‘fitna’ (la tentation) et éveiller les instincts», ajoute l’autre.

«Comble de perversion ! Ces prétendues étudiantes chantent en anglais et se font accompagner d'instruments de musique», s’indigne un troisième, en «jurant» que les jeunes starlettes «ne sont qu’un ramassis de débauchées étrangères qui avaient été naturalisées et qu’il faudrait expulser du royaume après leur avoir retiré la nationalité saoudienne».

«Nous sommes étranges, nous Saoudiens ! Lorsque quelque chose nous déplaît, nous l’imputons aux expatriés et/ou naturalisés. Il en a été de même pour Oussama ben Laden et de nombreux autres terroristes nés dans le royaume où ils ont été formés par des oulémas extrémistes saoudiens», rétorque «un observateur».

«Comble d’hypocrisie !», approuve «Al-Anoud ». «Vous vous régalez des mille et une célébrités libanaises et égyptiennes qui se déhanchent sur vos écrans. Vous dévorez des yeux Haifa Wehbe (une bombe anatomique libanaise qui fait rêver des millions de téléspectateurs arabes). Et vous interdisez à des Saoudiennes de chanter, d’apprécier cette forme moderne d’expression artistique, mondialisation culturelle oblige !».

Plusieurs autres internautes font remarquer que les pays arabes, y compris ceux du Golfe, dont l’Arabie saoudite, sont inondés de centaines de chaînes musicales satellitaires, certaines appartenant à des princes saoudiens, qui diffusent inlassablement des clips de célébrités arabes qui non seulement appâtent le public par leurs voix langoureuses et mielleuses, mais aussi montrent ostensiblement leurs poitrines siliconées et leurs formes généreuses.

Une bulle de savon … mais un pavé dans la mare

D’autres ont vu dans la polémique suscitée par «The Accolade» un nouvel épisode de la traditionnelle querelle opposant l’establishment religieux au courant libéral, composé notamment d’intellectuels et d’hommes d’affaires, qui défend âprement les droits de la femme, en particulier celui de conduire une voiture.

«Même si cette polémique est appelée à s’évaporer comme une bulle de savon, The Accolade aura servi au moins de pavé jeté dans la mare stagnante du royaume. La saoudienne chantera, tôt au tard, n’en déplaise à vos cheikhs», écrit «une Tunisienne» dont le pays se targue d’avoir donné au monde arabe sa première femme chef d’orchestre, Amina Srarfi, la fille de l’illustre compositeur et violoniste, Kaddour Srarfi.

Un internaute fait remarquer que les Saoudiens se sont en effet habitués à la musique rock depuis qu’une première troupe, animée par cinq jeunes saoudiens, a vu le jour il y a quelques années et a commencé à mettre en valeur ce genre de musique naguère encore absent des répertoires des troupes musicales saoudiennes.

«Il ne faut pas oublier non plus que la pionnière des chanteuses de la région du Golfe est … une Saoudienne, Itaab, la Star arabe» qui a vécu en Egypte puis dans les Emirats arabes unis où elle est décédée en 2007.

De nombreuses «voix» féminines ont d’ailleurs emboîté le pas à Itaab, notamment Nawal, la Koweïtienne, et Ahlam, l’Emirienne.

Une autre Emirienne, Rowaida Al-Mahrouqi, vient de défrayer la chronique avec son dernier vidéo clip, “Mahri Ghali” (ma dot vaut cher), enregistré à Beyrouth. L’une des chansons, «Ay Ay», la montre en train de prendre «un bain de chocolat», ce qui a provoqué un tollé dans la presse du Golfe, où tout aliment est considéré comme «une bénédiction d’Allah».

Cette vive réaction a amené «Rotana», le plus grand label musical du Moyen-Orient, appartenant au prince et milliardaire saoudien Al-Walid ben Talal, à interdire la diffusion du clip sur ses chaînes musicales.

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Liens:

«The Accolade», d’ Edmund Blair Leighton.
http://www.illusionsgallery.com/Accolade.html
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"Pinocchio"
http://www.myspace.com/accoladeofficial
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La première troupe musicale Rock masculine en Arabie saoudite
http://www.youtube.com/watch?v=ZJB2QDFiIZw&eurl=http://cpa.hypotheses.org/428
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Rowaida Al-Mahrouqi: «Mahri Ghali»
http://www.youtube.com/watch?v=Eb-VvboCJ7g

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