Par Habib TRABELSI
Les filles en Arabie saoudite peuvent brûler vives mais jamais s’exposer au regard d’un homme et encore moins être touchées de la main d’un mâle, déplorent des intellectuelles saoudiennes qui se souviennent encore d’un incendie meurtrier dans une école de filles à La Mecque, il y a près de sept ans.
Interdit d’appeler au secours
«Cela ne se produit que dans les écoles de filles: en cas d’incendie, directrices et enseignantes n’ont pas le droit de prévenir la défense civile, même si les flammes sont en train de dévorer le bâtiment et d’emporter les âmes», écrit dimanche (9 novembre) Amal Zahed dans le quotidien Al-Watan.
«Ces corps maléfiques, qui portent le microbe de la féminité, méritent d’être enterrés plutôt que de subir le scandale d’être exposés au regard des hommes de la défense civile», déplore encore Zahed, en évoquant le souvenir macabre du 11 mars 2002.
Interdire et promouvoir … la mort
Ce jour-la, quinze écolières avaient été brûlées vives dans l’incendie de leur école à La Mecque, plus précisément l’école de filles N.31: en Arabie, les écoles de filles sont désignées simplement par des numéros, contrairement aux écoles de garçons, généralement baptisés aux noms de compagnons du prophète Mahomet, de savants musulmans ou de dirigeants arabes.
La presse locale, citant plusieurs témoins oculaires, dont des agents de la défense civile, avait alors rapporté que les opérations de sauvetage avaient été entravées par des membres de la «Commission de la promotion de la vertu et de la prévention du vice», ou police des moeurs.
A l’école N. 31, il était interdit aux élèves de sortir dévoilées du brasier. Il leur était interdit de franchir la porte de l’école sans la présence d’un tuteur mâle. Il était interdit aux sapeurs-pompiers d’approcher les filles, même pour les sauver, respect de la «khilwa» légale oblige !
La «khilwa», ou rencontre entre un homme et une femme n'appartenant pas à la même famille immédiate, constitue une infraction à la charia (loi islamique) strictement appliquée en Arabie. Elle est passible de peines allant de coups de fouet à l'emprisonnement.
Ecoles «assiégées» et sans issue de secours
«Outre l’interdiction de contacter la défense civile, la Direction de l’enseignement des filles refuse d’enlever les grilles qui clôturent les écoles, ce qui entravent le travail des hommes de la défense civile, notamment en cas d’incendie», proteste encore Zahed.
La Direction de l’enseignement des filles a été créée en 1960, avec le début de l’enseignement public des jeunes filles dans le royaume, soit plus de trente ans après la mise en place du système d'enseignement pour les garçons. A l’époque, une partie de l’establishment religieux avait opposé une résistance à l’enseignement public des filles.
Un incendie tous les deux jours
«La vie d’une femme vaut-elle moins que celle d’un homme ?», s’interroge pour sa part Hatoun Al-Fasi, historienne et écrivaine saoudienne. Elle relève que «les écoles de filles, ainsi que les ateliers et magasins pour femmes, ne disposent que d’une seule porte d’entrée et de sortie, c’est-à-dire sans issue de secours, contrairement aux règles internationales de sécurité et aux consignes de la défense civile saoudienne».
«Et en plus, l’administration n’a pas le droit de contacter la défense civile en cas d’incendie !», s’exclame Al-Fasi dans le quotidien Al-Riyadh, en déplorant que la tragédie de La Mecque n’ait pas sonné l’alarme. Selon elle, «depuis le début de l’année scolaire, le 26 octobre, il y a eu en moyenne un incendie tous les deux jours dans la province orientale».
«En cinq ans, il y a eu 260 incendies, rien que dans la province méridionale» du royaume semi-désertique où le mercure peut flirter avec les 50 degrés Celsius, écrit pour sa part Zahed qui suggère aux parents d’«acheter pour leurs filles des combinaison ignifuges et des extincteurs portables».
Des pompières … en Arabie
Devant la recrudescence des incendies, bon nombre d’écoles de filles ont mis sur pied leurs propres équipes féminines de défense civile, chargées d’interventions rapides.
Ainsi, une équipe de pompières a réussi dimanche à maîtriser un incendie qui s’est déclenché dans le laboratoire du lycée de filles N.22 à Médine et s’est soldé par une blessée, rapporte lundi (10 novembre) Al-Riyadh.
Un contingent de la défense civile a été dépêché sur place, mais s’est contenté d’«un soutien de l’extérieur» de l’école, a précisé le porte-parole de la défense civile locale.
Un paradoxe
Interrogé par le quotidien Al-Youm sur la recrudescence des incendies dans les écoles de filles, le directeur de la défense civile de la province orientale, le général Hamed ben Youssef Al-Jaied, en a imputé la responsabilité à la Direction de l’Enseignement et de l’Education.
Selon lui, «la Direction est censée assurer tous les moyens de sécurité dans les écoles gouvernementales», en général des édifices vétustes et dans un état de délabrement, un paradoxe dans ce pays, le plus grand producteur et exportateur mondial d’or noir.
L’abaya ou la vie
«Brûlée vivante pour ne pas laisser tomber son abaya ! ». «Nos écoles de filles sont des bombes à retardement». «Nos filles risquent à tout moment de mourir grillées dans ces écoles-dépotoirs», commentent les nombreux lecteurs d’Al-Watan et Al-Riyadh.
«L’Arabie saoudite avait pourtant ratifié la convention des Nations unies pour l’élimination des discriminations à l’égard des femmes», s’indigne l’un d’eux.
9.11.08
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