17.9.08

Une police religieuse " new look " en Arabie Saoudite

Par Habib TRABELSI


Accusée en Occident de graves violations des droits de l’Homme et éclaboussée par des affaires de meurtres impliquant certains de ses membres, la police religieuse saoudienne veut redorer son blason, terni aussi par des critiques du courant libéral.

Les membres de ce corps relèvent d'un organisme de l'Etat appelé, «Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice». Elle est forte de 5.029 éléments, dont 3.557 hommes de terrain, selon une étude réalisée par le Centre de Recherches de l’Université Islamique de l’Imam Mohammed Ben Saoud.

La Commission est dotée d’un budget annuel d’environ 410 millions de riyals (110 M USD). Elle dispose de plusieurs centaines de locaux. Ses hommes de terrain disposent de 1.634 véhicules pour sillonner le royaume ultraconservateur et veiller à l’application stricte de la Charia (loi islamique), selon l’étude, rendue publique début juillet.

Moutawa agresseurs ou agressés ?

Les auteurs de l’étude passent au crible «les abus de pouvoir» commis par des membres de cette milice religieuse, ou «hommes d’al-Hesba», plus communément appelés «Moutawa». Ils énumèrent aussi «les agressions physiques ou verbales et les attaques contre les biens de membres de ce corps de salariés de l’Etat».

Il en ressort que «38 abus seulement ont été commis lors de quelque 400.000 interventions menées durant une année pour lutter contre toutes les formes de déviationnisme contraire aux valeurs de l’islam». « En revanche, il y a eu 663 agressions contre des membres de la commission en trois ans».
«Mais certains médias ont cherché sciemment à mettre en exergue les abus concourant à ternir l’image de la Commission», déplorent les auteurs.

Une «stratégie globale» pour combler les «lacunes»

Ils admettent toutefois «l’existence de lacunes», dont «le faible niveau culturel et intellectuel de certains membres» de la milice. Ils proposent une série de mesures dans le cadre d’une «stratégie globale» destinée à «réformer cette institution officielle de l’Etat pour qu’elle continue à remplir sa mission sociale et juridique».

Parmi ces mesures figurent la mise en place de «conditions draconiennes pour le recrutement des membres, qui seront soumis à des tests psychologiques» et de «modalités pratiques d’intervention sur le terrain, en particulier les procédures à suivre pour traquer, arrêter ou interroger des contrevenants».

Les abus de pouvoir et l’interventionnisme des «Moutawa» dans tous les détails de la vie des citoyens et des résidents étrangers ont causé de nombreux ravages.
Le plus tragique remonte à mars 2002: un incendie dans une école de jeunes filles à la Mecque s’était alors soldé par la mort de 15 filles, les miliciens empêchant les écolières de sortir dévoilées du brasier en l’absence de leurs tuteurs masculins et interdisant aux pompiers l’accès à l’établissement en feu.

Plus récemment, des Moutawa ont été impliqués dans le décès de deux Saoudiens à Ryad et à Tabouk (nord-ouest) et dans le suicide à Djeddah d’une domestique asiatique qui s’était jetée d’un immeuble.

Depuis, la Commission s’est dotée d’un département juridique qui a pour compétence de demander des comptes à celui qui, parmi ses membres ou ses responsables, commet des erreurs.

Dans une interview publiée le 2 août par Al-Hayat, le vice-président de la Commission, Ibrahim Al-Houimel, a notamment souligné que ce département a aussi pour prérogative de «développer les compétences des membres de la Commission, en exploitant à fond les technologies modernes, en particulier l’informatique».

Des « femmes d’al-Hesba», c’est pour bientôt

Les auteurs de l’étude proposent aussi «la participation de femmes aux activités de la Commission, en particulier dans les lieux publics réservés aux femmes», sans autre précision.
Cité le 1er août par le quotidien Al-Hayat, cheikh Abdallah al-Maana, membre du Comité des Grands Oulémas, la plus haute autorité religieuse du royaume, a affirmé que la femme pouvait faire partie de cette instance, ce qui serait une première dans cette monarchie.

«Le Comité n’est pas la chasse gardée des hommes. Rien n’interdit aux femmes d’en faire partie ... et de participer avec l’homme à la promulgation de fatwas (décrets religieux) à condition toutefois d’éviter la mixité, source du mal», a déclaré cheikh Maana, sans ambages.

Des Moutawa-Chevaliers errants

La publication de l’étude coïncidait avec celle de plusieurs articles de la presse locale rapportant «les prouesses des hommes de la Hisba» pour «faire appliquer la stricte ségrégation sexuelle», «découvrir des repaires de trafiquants d'alcool et de drogue», «débusquer des nids de prostituées et de proxénètes», «traquer des homosexuels et des travestis arborant des tenues vestimentaires contraires à l’islam et qui tendent à singer l’Occident».

Il ne se passe pas de jour sans que la presse ne raconte comment des Moutawa ont pu aider des jeunes saoudiennes qui «ont dévié du droit chemin et se sont adonnées à la drogue ou à la prostitution» et secourir d’autres en les arrachant des mains «criminelles» de leurs maître – chanteurs.

Le scénario est quasi-identique: une jeune fille fait l’objet de chantage de la part d’un mâle, généralement saoudien, qui lui promet le mariage avant de menacer de diffuser ses photos sur internet si elle se refuse à lui. La jeune fille recourt à la police religieuse qui dresse une embuscade et fait arrêter «le loup carnassier».

Le quotidien saoudien Al-Madina a ainsi rapporté le cas d’une Saoudienne à Ryad qui a enduré 14 ans de chantage sexuel et de racket: son maître – chanteur lui a extorqué 800.000 riyals (215.000 USD).

La police religieuse saoudienne fait des émules

Les chasses à l'homme et les coups de filet menés par la police religieuse et répercutés par la presse ont été salués par des dizaines de lecteurs qui ont rendu de vibrants hommages aux hommes de la Hesba, certains se félicitant même que «la Commission saoudienne ait fait des émules au Yémen et au Koweït ».

Au Yémen, un "Comité de la vertu», chargé de lutter contre toutes les formes de dépravation, a vu le jour il y a plus d’un an. Il a commencé à sévir à Hudeida sous la férule de cheikh Abdel Majid Al-Zendani, un islamiste accusé par Washington de soutien au terrorisme.
Au Koweït, des députés ont récemment présenté un projet de loi pour la création d'une «police des mœurs», suscitant une levée de boucliers de démocrates koweïtiens.

La police n’a pas que des détracteurs

En Arabie, plusieurs lecteurs ont dénoncé des libéraux saoudiens qui, au même titre que des ONG internationales, ont décrié les abus de pouvoir de la police religieuse et qualifié ses agissements d’atteinte aux droits humains, notamment le droit à la vie privée.

Plus incisif, Al-Charif Khaled ben Hazaa Ben Zeid, un éditorialiste d’Al-Bilad, s’insurgeait le 26 juillet contre «les forces politiques et médiatiques étrangères qui, en prenant la Commission pour cible, visent en fait notre religion, nos valeurs et notre patrimoine social ».

« Quant aux détracteurs de l’intérieur, qui exagèrent et généralisent des erreurs commises par quelques individus, ils cherchent en fait à se débarrasser de la Commission qu’ils considèrent comme désuète et anachronique, à l’ère de la mondialisation et de la démocratie », s’indignait Ben Zeid.

Se demandant ce qui adviendrait si la Commission n’existait plus, l’éditorialiste se félicitait que « le ministre saoudien de l’Intérieur ait déjà tranché».

Le prince Nayef ben Abdel Aziz avait admis que des "erreurs individuelles" avaient été commises au sein de la police religieuse. Mais il avait rejeté toute remise en cause dans son ensemble de cet organisme.

«Fardeau médiatique … mais rempart contre les Jihadistes»

Interrogé par «HTnews», le chef du Mouvement islamique pour la réforme en Arabie (Mira, opposition en exil à Londres), Saad al-Faqih, a notamment estimé que «les Al-Saoud n’aboliront jamais la police religieuse parce que c’est l’un des piliers du régime».

«Même si les méthodes de répression des Moutawa représentent un fardeau sur le plan médiatique, surtout à l'extérieur du royaume plus soucieux que jamais de son image internationale, le régime conservera cet organisme».

«La Commission sert en outre de paravent pour les Al-Saoud contre le courant jihadiste qui jette l’anathème sur le régime », a ajouté Faqih, qui plaide pour «l’abolition pure et simple de cet organisme, d’un autre âge et dont les prérogatives peuvent bien être assumées par les services de sécurité ».

HT

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