Par Habib TRABELSI
L’Arabie Saoudite, berceau du wahhabisme, pièce maîtresse du jihad anticommuniste des années 1980 et qui a fourni le plus grand contingent de kamikazes le 11 septembre 2001, s’efforce maintenant de dissuader les jeunes saoudiens de continuer à «servir de pions sur l’échiquier des groupes terroristes».
Depuis début juillet, la télévision d’Etat saoudienne diffuse chaque lundi soir des «confessions» de vétérans d’Irak, des «égarés» qui affirment avoir retrouvé le droit chemin et appellent leurs anciens frères d’armes à leur emboîter le pas.
Prédicateurs, universitaires et experts à la rescousse
Sur la Chaîne 1, durant l’émission, «houmoumouna» (nos soucis), ces jihadistes repentis sont épaulés par des experts en terrorisme, des prédicateurs spécialistes en charia (loi islamique), des universitaires, spécialistes en psychologie ou en sociologie, des journalistes et pour mieux convaincre des pères de jeunes saoudiens, encore «égarés» dans le maquis irakien.
L’invité de la 9ème édition, le 26 août, était cheikh Jamil Al-Thabiti, le père d’un activiste dont l’aventure s’est terminée dans une prison en Syrie.
Le vieillard, visiblement ému, n’a pas tari d’invectives contre les recruteurs de son fils et d’éloges sur les autorités saoudiennes qui mènent depuis mai 2003 un combat sans merci contre la branche locale d’Al-Qaïda, responsable d’une vague d’attentats ces dernières années dans le royaume.
Diverses motivations… pour mourir en Irak
Auparavant, «Abou Chahd», un rescapé du bourbier irakien, s’est longuement étalé sur les raisons ayant motivé son départ pour «Bilad al-Rafidain», et précisément pour Al-Anbar, alors bastion d’Al-Qaïda en Irak, et sur les raisons de sa répulsion pour ce groupe terroriste.
«Abou Chahd» n’était pas influencé par le rigorisme du wahhabisme, cette interprétation très rigide de l’islam, ni motivé par le nationalisme panislamique qui inspire bon nombre de jihadistes saoudiens, ni animé par le désir de devenir un martyr avec la perspective d’aller au paradis. Ses motivations étaient «personnelles».
«A l’époque, je n’étais pas un musulman fervent. Suite à une forte déception, j’ai décidé de mettre fin à ma vie, en allant Irak», avoue l’ex-combattant, aujourd’hui en «thoub» (tenue traditionnelle) d’une éclatante blancheur.
Lavage de cerveau … et nettoyage des poches
«Abou Chahd » s’élance ensuite dans un long procès des groupes terroristes, Al-Qaïda en tête.
Il dénonce «le lavage de cerveau auquel recourent les recruteurs qui font miroiter au jeune croyant la possibilité de devenir un martyr et d’aller au paradis où l’attendent …70 houris».
Il stigmatise «l’exploitation de la religiosité extrême du jeune candidat au martyre par des coordinateurs qui l’accueillent en Irak, le dépossèdent de son passeport, de son argent, de son téléphone portable et le poussent au paradis par le plus court chemin…. l’attentat-suicide» à l’aide d’une voiture-piégée ou d’une ceinture bourrée d’explosifs.
«L’Arabie visée dans ses jeunes … une chair à canon »
Le général Khaled Al-Khalioui, directeur-adjoint de l’Académie du roi Fahd, spécialisée dans les études sur la sécurité, vient alors à la rescousse pour recommander aux jeunes saoudiens de «ne pas être la chair à canon des services de renseignement d’Etats et de régimes que ne cherchent pas le bien du royaume».
«Il ne faut pas se laisser prendre au piège des groupes terroristes», ajoute-t-il à l’adresse d’une vingtaine de jeunes saoudiens qui assistaient au débat, attentifs mais impassibles.
Lors d’une précédente émission, le général Khalioui avait estimé à «45% le taux de combattants saoudiens en Irak», avant de déplorer que «l’Arabie saoudite, berceau de l’islam, centre du monde islamique et grande puissance économique, soit visée de nombreux ennemis… dans sa jeunesse trop prisée par les groupes terroristes».
«Pourquoi sommes-nous des pions sur l’échiquier du terrorisme ?»
Des universitaires et des journalistes, participant aux émissions ou via la presse locale, se sont posés mille question et se sont évertués à expliquer les raisons de la forte implication de jeunes saoudiens dans les conflits extérieurs.
Pourquoi les Saoudiens sont-ils les principaux pions sur l’échiquier des groupes terroristes ? Pourquoi quittent-ils une vie paisible de confort matériel pour une mort quasi-certaine dans un pays étranger ? Les Saoudiens auraient-ils un sens plus aigu et plus profond de la solidarité panislamique que le reste des musulmans ?
En tout cas, selon Farès ben Houzam, expert d’Al-Qaïda et éditorialiste du quotidien Al-Riyadh, «près de 5.000 Saoudiens, en majorité des adolescents, se sont déjà rendus en Irak et leurs motivations ne sont pas matérielles».
L’universitaire et journaliste Ali Al-Khachibane et le sociologue Hafedh al-Hafedh approuvent de concert: la pauvreté, le chômage et le vide affectif ne sont les principales raisons de ce prosélytisme jihadiste.
Selon le chef du département d’histoire et de sciences politiques à l’Université d’Oum Al-Qoura à La Mecque, Adnane al-Harthy, ce qui pousse le jeune saoudien à franchir le Rubicon, c’est «le sentiment de défaite, notamment militaire, de la nation musulmane et le manque de confiance dans les solutions politiques. Ce sentiment le pousse à toutes les formes d’extrémisme».
C’est pourquoi les Saoudiens ont formé les plus grands contingents de combattants étrangers, dont des milliers sont tombés en martyrs depuis le milieu des années 1980 en Afghanistan, en Bosnie-Herzégovine, en Tchétchénie, en Irak et partout ou des musulmans sont opprimés, s’accordent à souligner fièrement des lecteurs de la presse saoudienne.
Wahhabisme oblige !
Mais le professeur de sciences politiques à l’Université du roi Abdel Aziz, Wahid Hamza Hachem, pense, lui, que l’extrémisme est inhérent à la société saoudienne.
«Dès leur prime enfance, les Saoudiens sont allaités et nourris de discours imprégnés d’extrémisme religieux. Il s’agit d’une incitation à la haine de l’autre qui s’est accumulée au cours de plusieurs générations», avoue M. Hachem, dans une référence implicite à la doctrine wahhabite, accusée en Occident d’enseigner l’intolérance et la violence contre les autres croyances religieuses.
Un «égaré» de gagné … trois de perdus
Et le débat continue parallèlement à la réhabilitation des «égarés» détenus dans les centres de rééducation des terroristes à travers le royaume .
En novembre 2007, le membre d’une commission chargée de faire renoncer les fondamentalistes à leur idéologie avait annoncé la libération de 1.500 fondamentalistes repentis qui faisaient partie de 3.200 islamistes.
Il n’avait toutefois pas précisé si les autres avaient refusé de renoncer au «takfirisme», une doctrine dont les adeptes condamnent comme apostats les dirigeants musulmans qui s'éloignent de l'islam originel et prônent l’instauration d’un Etat islamique à l'échelle planétaire.
«Certes, les campagnes préventives menées par les forces de sécurité ont permis de faire tomber des têtes remplies de haine. Certes le programme de réhabilitation a donné quelques fruits, mais ce n’est pas suffisant», souligne le même Hachem.
Et d’ajouter, métaphoriquement: «Un jeune saoudien revient d’Irak en pleurant et en criant: regardez, je renais à la vie !... »
«Mais sur le chemin de retour, il rencontre deux ou trois autres jeunes saoudiens ... en partance pour la mort !».
HT
Le 3.9.08
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