Par Habib TRABELSI
L’Arabie saoudite, une monarchie ultraconservatrice mais depuis peu engagée sur la voie d’un dialogue interreligieux dont elle est le principal promoteur, vient d’être mise à mal par une fatwa promulguée par l’un des piliers du régime et une figure de proue du clergé religieux officiel.
Une fatwa qui sonne comme un appel officiel au meurtre
La fatwa (décret religieux exécutoire) appelle au meurtre, sous conditions, des propriétaires de chaînes de télévision qui propagent la dépravation et la luxure et/ou suscitent la sédition entre les musulmans.
L’auteur de la fatwa a en effet posé des garde-fous non négligeables: le propriétaire de la chaîne incriminée «pourrait être tué s’il n’a pas été possible de l’en empêcher» par la persuasion ou «par de simples sanctions», et en définitive, «c’est à la justice de se prononcer en appliquant les lois en vigueur dans le royaume».
Une fatwa émise par un pilier du régime
La fatwa est d’autant plus grave qu’elle est émise par cheikh Saleh Al-Lahidane, président du Haut Conseil de la justice et membre du Conseil supérieur des oulémas, respectivement la plus haute autorité judiciaire et la plus haute instance religieuse du royaume.
L’Arabie saoudite est guidée par le wahhabisme, une doctrine rigoriste de l'islam, qui applique strictement la charia (loi islamique) dans laquelle le régime puise sa légitimité.
C’est pourquoi la fatwa a provoqué une levée de boucliers contre le haut dignitaire religieux, en particulier en Arabie saoudite.
«Un cadeau offert aux terroristes sur un plateau en or»
La plus forte critique de la part du courant salafite est venue de cheikh Abdel Mohsen Al-Oubikane, membre du Conseil consultatif et conseiller au ministère de la Justice. Il a estimé que la fatwa était «un cadeau offert aux terroristes sur un plateau en or pour tuer des gens et faire exploser des stations de télévision».
«Elle aura d’énormes répercussions négatives sur l’Etat et sur la réputation de la justice saoudienne. Les ennemis du royaume et de l’islam vont faire l’amalgame entre islam et terrorisme», a averti le dignitaire religieux.
«Ceci est d’autant plus grave que (la fatwa) émanait du président du Haut Conseil de la justice», a ajouté cheikh Oubikane qui a pressé ses collègues de «réagir d’urgence pour que celle-ci ne soit pas comprise comme reflétant l’opinion et la politique des oulémas du royaume ou des milieux officiels saoudiens».
Courant salafite: des voix discordantes
Depuis l’émission de la fatwa, le 12 septembre, le grand mufti, cheikh Abdelaziz Abdallah Al Cheikh, a simplement demandé qu’on lui laisse «le temps d’y voir plus clair».
Quelques jours auparavant, il avait lui-même émis une fatwa affirmant que toute chaîne de télévision qui diffuse des feuilletons «subversifs et immoraux» est «une ennemie de Dieu et de son prophète», après le ras de marée provoqué dans le monde arabe par le feuilleton turc «Nour», devenu un véritable phénomène de société.
Le célèbre prédicateur, cheikh Ayedh Al-Qorni, considéré comme des plus modérés et qui s’est plusieurs fois félicité de l’initiative du roi Abdallah en faveur du dialogue des religions, a condamné sans ambiguïté la fatwa de cheikh Lahidane.
«La fatwa d’un ouléma n’est pas l’avis d’un prophète», a déclaré cheikh Qorni le 14 septembre sur la Middle East Broadcasting Centre (MBC), en précisant que «de nombreux oulémas, y compris cheikh Salah Fawza Al-Fawzan, rejettent la fatwa» de cheikh Lahidane.
La veille, cheikh Fawzan, membre du Comité des grands oulémas, s’en prenait aux chaînes de télévision qui diffusent des programmes d’astrologie, relevant, selon lui, de la magie. Et «les magiciens sont passibles de la décapitation au sabre».
Lahidane adulé, sa fatwa bénie
De nombreux autres membres du clergé ont observé le silence jusqu'au 17 septembre. Le seul à avoir pris la défense de cheikh Lahidane a été le prédicateur et maître de conférence à l’Académie du roi Fahd pour la sécurité, cheikh Mohamed Al-Najimi, en déclarant promptement et ouvertement que «la fatwa est claire».
«Le vénérable cheikh a expliqué une question d’ordre judiciaire et juridique. Il tiendrait ces mêmes propos dans un tribunal», a-t-il déclaré à la presse le 13 septembre.
«Il y a des chaînes de télévision de dépravation, de débauche et d’immoralité», a ajouté cheikh Najimi dans une référence implicite aux chaînes satellitaire appartenant à des hommes d'affaires saoudiens.
Il s'agit notamment de la Middle East Broadcasting Centre (MBC) de Walid Ibrahim, proche de la famille régnante saoudienne, du groupe Rotana, appartenant au milliardaire al-Walid ben Talal qui contrôle aussi la chaîne LBC (Lebanese Broadcasting Corporation) et du bouquet ART, de l'homme d'affaires saoudien Saleh al-Kamel.
Cheikh Najimi a en même temps donné le coup d’envoi à une contre-attaque, via les sites internet de la presse écrite et électronique, menée par des centaines de partisans de cheikh Lahidane.
«Ceux qui ont cherché à faire croire que la fatwa incite au terrorisme et à la violation des droits de l’Homme, ne cherchent pas autre chose que la sédition», écrivait ainsi Sulaiman ben Ahmed ben Abdelaziz Al-Douich, qui se présente comme «un partisan du vénérable ouléma».
«Ceux-là méritent les pires des châtiments prévus par la charia, en vigueur dans le royaume», ajoute Douich en stigmatisant «les mulets du libéralisme qui cherchent à ternir la renommée de cheikh Lahidane, à demander son limogeage et son jugement. Tout cela parce que ce dignitaire a déjoué leurs plans criminels», ajoutait Douich dans un long article dithyrambique.
Appel d’un libéral à « museler le courant islamique extrémiste»
Douich visait surtout le courant libéral auquel Ladidane a offert une occasion en or pour en découdre avec le courant salafite, son ennemi traditionnel.
L’un de ses représentants, l’écrivain et journaliste Turki al-Hamad, a vivement dénoncé cet «appel explicite au meurtre» et réclamé que Lahidane soit «jugé et non simplement démis de ses fonctions (…) pour avoir sapé tous les efforts déployés par l’Arabie saoudite pour la coexistence avec l’Autre et pour avoir terni la réputation du royaume à l’étranger».
«Quiconque incite au meurtre est lui-même un assassin», a ajouté Hamad en appelant à «museler le courant islamiste extrémiste »
«L’affaire est extrêmement grave», a pour sa part estimé le journaliste Salama Al-Zeid, en relevant que «les media étrangers en ont profité pour jeter de l’huile sur le feu».
Un proche d’Al-Qaida indigné
L’indignation suscitée par la fatwa en particulier dans des media occidentaux n’a pas laissé indifférent l’islamiste Koweïtien, cheikh Hamed Al-Aali.
«La fatwa est tout à fait conforme à la charia islamique», écrit sur son site internet l’islamiste notoire qui s’offusque du «tollé médiatique suscité par le courant libéral (saoudien) soutenu par l’Occident qui cherche à nuire à l’islam (…) par le biais d’institutions culturelles, médiatiques et de nombreux centres de recherches dans le monde musulman», écrit cet idéologue islamiste.
«Le plus étrange, c’est que ces occidentalisés applaudissent les crimes perpétrés par l’Amérique dans le monde musulman, au nom de la soi-disant lutte contre le terrorisme», conclut cheikh Aali, dont les prises de position n’ont rien à envier aux ténors d’Al-Qaida.
Bien qu’Al-Qaïda puise son inspiration religieuse dans le wahhabisme originel, la mouvance jihadiste considère l’establishment religieux officiel saoudien actuel, qu’il accuse d’inféodation aux Etats-Unis, comme son pire ennemi. Al-Qaida avait d’ailleurs depuis bien longtemps jeté l’anathème sur cheikh Lahidane et sur les oulémas qui prêtent allégeance aux Al-Saoud.
La fatwa, une aubaine pour Saad al-Faqih, l’opposant en exil
S’exprimant le 15 septembre sur la chaîne de télévision privée Al-Hiwar, basée à Londres, Saad al-Faqih, le chef du Mouvement islamique pour la réforme en Arabie (Mira, opposition en exil à Londres), s’est livré à de sempiternelles spéculations sur l’avenir du régime, son pire ennemi.
Il a affirmé, des noms à l’appui, que «de hauts dirigeants et des membres très importants de la famille royale saoudienne possèdent des parts dans ces chaînes qui bénéficient du soutien financier, logistique et politique de l’Etat».
«Ces chaînes, et d’autres télévisions satellitaires libanaises, ont pignon sur rue dans le royaume où elles emploient des Saoudiens des deux sexes et ont toutes les facilités, notamment publicitaires (…). Elles sont traitées au même titre que les media officiels», a-t-il dit.
«Comment la seule personnalité dotée d’une autorité réelle en dehors de la famille royale peut-elle laisser entendre publiquement que des membres influents de cette même famille soutiennent l’immoralité et le libertinage ?», s’est-il interrogé.
«Il s’agit là d’un véritable paradoxe», a relevé Faqih. «Ceci est d’autant plus incompréhensible que cheikh Lahidane a été, de longue date, très dévoué au régime saoudien. A la veille de la guerre du Golfe en 1991, il avait émis, au nom du Haut Conseil de la justice, une fatwa autorisant le déploiement des troupes américaines dans le royaume. Le Grand mufti, à l’époque cheikh Abdel Aziz ben Baz, a dû lui emboîter le pas… 24 heures plus tard», a-t-il rappelé.
Faqih: L’Etat saoudien est dans le pétrin
«L’Etat saoudien est dans l’embarras. La fatwa l’a placé devant un dilemme: écarter l’ouléma doté d’une crédibilité auprès des courants islamiques encore fidèles au régime et qui lui confèrent une légitimé, ou bien passer aux yeux de l’Occident pour un régime dont la plus haute autorité judiciaire appelle à la violence et au terrorisme: deux choix amers», a-t- il souligné.
«L’occident comprend qu’il y a un appel officiel au meurtre et ne s’embarrasse pas de savoir s’il s’agit de tuer par le biais de la justice », a ironisé l’opposant saoudien.
«Le glas sonnera pour le mariage entre l’Etat et la religion»
L’analyste politique égyptien Salim Azouz a estimé en revanche que «le régime saoudien ne sera pas embarrassé par la fatwa de cheikh Lahidane».
«Depuis le 11 septembre 2001, zawaj al-moutaa (ou mariage temporaire) entre la religion et l’Etat est en train de s’étioler. Le roi Abdallah cherche à présenter l’Arabie saoudite comme un pays ouvert», a déclaré l’analyste sur Al-Hiwar.
Il faisait allusion notamment à l’organisation en juillet dernier à Madrid, à l’initiative du souverain saoudien, d’une conférence sur le dialogue entre religions qui avait notamment appelé a «un accord international pour combattre les causes profondes du terrorisme».
«Je pense même que n’eut été la présence des deux Haramaïn (ndlr: la Grande Mosquée à La Mecque et la Mosquée du prophète Mahomet à Médine), l’Arabie saoudite aurait déjà hâté sa normalisation avec Israël … mais il y a un minimum de pudeur qui se dissipera avec le temps», a ajouté Azouz qui s’exprimait depuis Le Caire.
HT
RSF se prononce. Lire :
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17.9.08
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