17.9.08

Des millions d’Asiatiques menacés d’expulsion du Golfe

Par Habib Trabelsi

Des millions d’ouvriers immigrés non qualifiés, majoritairement originaires du sous-continent indien, risquent d’être expulsés des monarchies arabes du Golfe qui s’apprêtent à limiter à six ans maximum le temps de séjour de cette main-d’œuvre taillable et corvéable à merci et dont l’économie de ces pays est largement tributaire.

Un plafond … épée de Damoclès

La question de la «limitation du plafond du séjour» des immigrés, décidée «à l’unanimité» par les ministres du Travail des six pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG – Arabie saoudite, Koweït, Emirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Oman), sera à l’ordre du jour du sommet annuel de ce groupement régional arabe, prévu courant décembre à Mascate, a affirmé samedi le sous-secrétaire d’Etat au ministère du Travail de Bahreïn, Jamil Humaidan.
Cité par l’agence bahreïnie BNA, il a ajouté que le sommet devrait également entériner une autre recommandation portant sur «la mise en place d’une commission conjointe chargée de préciser les professions qui ne seront pas soumises à ce plafond».

«Quinze millions impliqués … les qualifiés épargnés»

La veille, le ministre bahreïni du Travail, Majid al-Alawi, avait précisé au quotidien saoudien Asharq Al-Awsat que «les médecins, les avocats, les ingénieurs, les enseignants universitaires et le personnel qualifié des banques et des assurances ne seraient pas touchés» par cette mesure.

Selon lui, «l’approbation de ce projet de loi par le sommet de Mascate verra son application sur plus de 15 millions de travailleurs immigrés au cours des cinq prochaines années».

Le système de «kafala» battu en brèche

S’exprimant le même jour sur la télévision satellitaire Al-Jazira du Qatar, M. Alaoui a par ailleurs affirmé que «des experts internationaux se trouvaient à Bahreïn «pour trouver une solution de rechange au système de sponsorship» (kafala), prévoyant que le sponsor-employeur endosse la responsabilité légale de son employé pendant la durée du contrat.
Plusieurs voix se sont élevées contre ce système auquel il est reproché notamment de favoriser l’exploitation des travailleurs. Tous les pays du CCG s’accordent à reconnaître que ce système a des effets négatifs mais n’arrivent pas encore à trouver un autre cadre légal pour définir les conditions de séjour et de travail.
Cependant, ce système, qui s’apparente au trafic d’êtres humains, perdure parce qu’il représente une source de revenus juteux pour les autochtones. Le national est autorisé à embaucher employées de maison et chauffeurs ou recruter des ouvriers dont ils deviennent le «kafil» (garant).
«Ces kafala sont vendues et revendues par les ayants droit, ce qui constitue pour certains d’entre eux une véritable rente», écrivait récemment un quotidien koweïtien.


Préserver l’identité du CCG …

Les pays du CCG, où les étrangers représentent environ 40% d'une population totale de quelque 37 millions et qui s’inquiètent de la menace identitaire que fait peser sur eux cette forte présence de travailleurs étrangers sur leur territoire, étudient depuis le sommet de Manama en 2004 un projet de loi limitant le séjour des ouvriers non qualifiés, sous forme d’un contrat de trois ans renouvelable une seule fois.
Mais les hommes d’affaires et les chefs d’entreprises se sont toujours fermement opposés à ce projet. Dans ces pays, les citoyens sont en général réticents à travailler dans le secteur privé, rechignent à exercer des métiers considérés comme dégradants ou manquent de qualification professionnelle.

… mais surtout sa sécurité

Le débat sur ce projet est revenu avec force sur le tapis après les séries de grèves et de manifestations d’ouvriers immigrés en colère contre leurs conditions de vie et de travail, notamment à Dubaï, à Manama et plus récemment à Koweït.
Plusieurs responsables et éditorialistes n’ont pas caché leur inquiétude, outre la menace sur l’identité nationale, sur les dangers représentés par ces émeutes en série, naguère encore inimaginables, pour la sécurité des monarchies pétrolières.

La peur d’un «tsunami» d’ouvriers immigrés

En janvier dernier, M. Alawi avait estimé, dans une interview d’une rare virulence au même Asharq al-Awsat que la présence de près de «17 millions d’ouvriers immigrés» était «plus grave que la bombe nucléaire».
«Si les gouvernements des pays du Golfe ne s’occupent pas de ce tsunami d’ouvriers immigrés, le sort de la région est très inquiétant», avait alors averti M. Alawi, en exprimant la crainte de voir «d’ici à dix ans, un ministre ou un membre d’un Parlement du Golfe originaire du sous-continent indien».
«Les événements du Koweït sonnent l’alarme dans les pays du Conseil. Ces émeutes risquent de faire tache d’huile», écrivait récemment Hmoud Abou Taleb, un éditorialiste d’Al-Madina, sous le titre éloquent, «l’étincelle».
Son confrère du quotidien Al-Riyadh, Youssef Al-Koulaït, a répliqué par un titre plus inquiétant: «Des mines à retardement», avant de souligner que «le principal défi pour notre sécurité, c’est de devenir minoritaires dans nos propres pays, et c’est déjà le cas dans la plupart d’entre eux».

Diversifier les pays d'origine

Selon les estimations, les étrangers représentent plus de 80% des quelque 4,1 millions d'habitants des Emirats arabes unis, un pays, qui, en Asie, passe pour un Eldorado. Les étrangers représentent environ 70% des habitants du Qatar, 56% au Koweït, 50% à Bahreïn, 27% à Oman et 25% en Arabie saoudite, le plus grand du CCG, en superficie et en nombre d’habitants.
Evoquant dans un long éditorial les dangers qui se profilent à l’horizon et agitant le spectre des dernières émeutes et les actes de vandalisme durant trois jours au Koweït, le quotidien Al-Watan, écrivait le 29 juillet que «la principale erreur des pays du CCG c’est de ne pas avoir diversifié les pays d’origine des travailleurs étrangers, c’est d’avoir recruté des dizaines, voire des centaines de milliers d’ouvriers de certains pays déterminés».
«Ainsi, si des ouvriers en colère décident de recourir à la force et de sortir en masse pour se venger de la société (…), les services de sécurité seront obligés soit de recourir à la force, soit de regarder en spectateurs», concluait le journal.

Expulsions massives = catastrophe: le dilemme

«Nous voulons des ouvriers qui constituent un adjuvent pour l’économie du Golfe et non un fardeau supplémentaire», a déclaré le 14 août au quotidien saoudien le ministre bahreïni dont le pays est à l’origine de la proposition de ce plafond de 6 ans.
Trois jours plus tard, l’économiste saoudien Abdallah Sadek Dahlane s’élevait contre ce projet dans un long article d’Al-Watan.
«Un ministre du Travail du CCG parle de l’expulsion de 15 millions d’ouvriers et d’ouvrières au cours des cinq prochaines années (…). Ce sera alors la catastrophe pour les secteurs de production, des services et sur les familles dans les pays du Golfe, qui recrutent le plus grand taux d’étrangers, en tant qu’ouvriers, domestiques, chauffeurs, portiers, jardiniers, bergers… soit des métiers très difficiles à faire exécuter par des autochtones», écrit-il.


CDD: sans séjour permanent, ni naturalisation

Pragmatique, Dahlane propose des solutions de rechange, notamment celle de «mentionner dans le contrat de travail, d’une durée déterminée, une clause en vertu de laquelle l’immigré s’engage à de respecter ce contrat provisoire, ne pas demander de permis de séjour permanent et ne pas réclamer la naturalisation ».
«Ceci est d’ailleurs conforme aux règlements édictés par l’Organisation Internationale pour les Migrations, stipulant que le contrat à durée déterminée ne donne pas automatiquement droit à la nationalité», conclut-il.
HT
04.9.08

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