Par Habib TRABELSI
L'opération militaire israélienne "Plomb durci" dans la bande de Gaza, qui a fait descendre dans la rue des centaines de milliers de manifestants dans plusieurs pays du monde, a mis en exergue la profonde division des Saoudiens sur le droit au rassemblement, interdit de facto dans le royaume.
Un paradoxe
«La loi en vigueur dans le royaume interdit les manifestations qui suscitent le désordre et perturbent l’ordre public. Les forces de sécurité s’opposeront à toute tentative d’organiser des marches ou des manifestations», a déclaré lundi (29 décembre) le général Mansour Turki, le porte-parole du ministère de l’Intérieur.
Le général Turki était interrogé sur des informations faisant état d’une manifestation pro-palestinienne le même jour dans la région d'Al-Qatif, dans l'est du royaume, à majorité chiite. Selon des habitants, la police a fait usage de balles de caoutchouc et de gaz lacrymogène pour disperser les manifestants dont une dizaine ont été légèrement blessés et quelques uns arrêtés.
Le général Turki, cité mardi par le quotidien Al-Riyadh, a démenti qu’un rassemblement ait eu lieu à Qatif, théâtre, le 18 décembre, d’une manifestation de plusieurs centaines de personnes, à l’appel du chef du Hezbollah libanais Hassan Nasrallah.
L’Arabie saoudite avait pourtant ratifié la Déclaration universelle des droits de l’Homme, dont l’article 20 stipule notamment que «toute personne a droit à la liberté de réunion et d’associations pacifiques».
Dans le passé, Human Rights Watch, avait critiqué le gouvernement saoudien pour le refus à ses citoyens de droits fondamentaux, dont celui à la liberté d’expression, de rassemblement et d’association.
«Comment peut-on être signataire de cette Déclaration et ne pas l’appliquer ?», s’est interrogée Myriam Ibrahim, une saoudienne parmi plusieurs centaines de lecteurs qui ont commenté, aux premières heures de la journée, les déclarations du responsable saoudien, rapportées aussi par plusieurs sites internet.
Pour les manifestations
Près de la moitié des lecteurs ont exprimé, généralement sous des pseudonymes, leur désapprobation, leur mécontentement, voire leur indignation.
«Le royaume est le seul pays au monde où tout est interdit. Sommes-nous les seuls à avoir raison et tous les autres sont dans l’erreur ?», s’est pour sa part demandé «Abou Nabil».
«Si les gouvernements arabes ne veulent pas bouger, laissons au moins aux peuples le droit d’exprimer leur solidarité avec leurs frères palestiniens. Autrement, notre silence sera compris comme une approbation des atrocités israéliennes à Gaza», écrit Hussein Abdallah. ""
«Trêve de protestations, de condamnations, d’indignations et de lamentations ! Nos frères sont massacrés sous nos yeux. De quel droit vous interdisez les rassemblements, alors que vous fermez l’œil sur les défilés de milliers de fans de football ?», se demande «Abou Dhari ».
«La répression ne doit pas perdurer. Laissez les masses s’exprimer, sinon la frustration pourrait dégénérer en violence», conseille «un citoyen avisé».
Contre les manifestations
C’est justement la crainte d’éventuels débordements que la majorité de l’autre camp se range du côté du général Turki.
«Certains extrémistes pourraient profiter de ces rassemblements pour électriser les foules et réaliser leurs desseins maléfiques», «Al-Asmari».
«Les manifestations sont une aubaine pour la minorité déviante (ndlr: les partisans d’Al-Qaïda dans la phraséologie saoudienne) pour semer le désordre», approuve Abdallah Al-Qahtani.
D’autres lecteurs justifient leur opposition aux manifestations par des arguments divers.
«Les manifestations sont une hérésie occidentale. Elles n’ont aucun lien avec l’islam. Or, notre pays applique la charia (loi islamique) et nos sages gouvernants savent bien que les manifestations sont nuisibles. Nous devons donc leur obéir en tout», explique «Khaled».
«D’ailleurs, nos vénérables cheikhs ben Baaz, Al-Outhaimin, Al-Fawzan, Al-Rajhi et d’autres encore ont démontré que les manifestations sont illicites parce qu’elles génèrent la sédition», acquiesce Ahmed Al-Harbi, en se référant à des oulémas officiels, dont l’ex-grand mufti saoudien Abdel Aziz ben Baaz, décédé en 1999.
Certains font de la surenchère
«De toute façon, les manifestations c’est l’arme des lâches, ceux qui cherchent à avoir bonne conscience. Si elles étaient efficaces, la Palestine aurait dû être libérée depuis longtemps. Celui qui veut aider les Palestiniens, ils ont la prière. C’est l’arme du croyant et c’est aussi une forme de jihad» (guerre sainte), suggère «Abou Mohamed».
«Et pourquoi ne pas ouvrir carrément la porte du jihad pour libérer la Palestine, à l’instar de l’Afghanistan?», renchérit «Abou Salama», en référence aux milliers d’ «Afghans arabes», dont des Saoudiens, qui ont combattu à la solde des Etats-Unis, lors de l’occupation soviétique dans les années 80.
D’autres ne savent pas sur quel pied danser
«Certes, les manifestations sont nuisibles, mais nos dirigeants se contentent de dépêcher des avions pour évacuer les blessés. Pourquoi le ministère de l’Intérieur n’organise-t-il pas des rassemblements bien encadrés dans les stades ou les places publiques ? Ainsi, le monde entier saura que nous rejetons l’agression flagrante perpétrée contre nos frères palestiniens», suggère «Abderrahmane Al-Qadhi».
«Mieux que le stade. Pourquoi ne pas autoriser les fidèles à se rassembler dans les mosquées, chaque lundi et jeudi, et consacrer une heure de prières pour le salut de nos frères».
«Rowaida» propose mieux. «Il est possible de manifester sur le Net…. Ainsi, on s’exprime librement sans provoquer du désordre».
Entre fatwa et sit-in
Ce débat se déroule après la promulgation par un éminent imam saoudien, cheikh Awadh Al-Qorni, d’une fatwa (décret religieux) appelant les musulmans à attaquer les intérêts israéliens partout dans le monde, en représailles à l’opération «Plomb durci».
Le débat intervient deux jours avant un sit-in que 24 activistes saoudiens, dont des avocats et des universitaires, se proposent d’organiser à Ryad, «bon gré mal gré» les autorités qui ont menacé de l’interdire.
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