21.12.08

Police religieuse: de l’«âne d’Iblis», à l’écran du mal

Par Habib TRABELSI

Il y a un demi-siècle, la police religieuse saoudienne se résignait à tolérer, sous conditions, l’usage de la bicyclette, ou «âne d’Iblis» pour les Saoudiens de l’époque. Aujourd’hui, elle repart en guerre contre le cinéma et déclenche une bataille … «perdue d’avance», selon des libéraux.


«Menahi», fait tordre de rire les Saoudiens … à domicile

La nouvelle guerre a été provoquée par la projection d’un film saoudien «Menahi», produit par le groupe «Rotana», la société de production musicale et cinématographique du prince et milliardaire Walid ben Talal, à Djeddah et à Taëf, aux portes de La Mecque.

Cette projection, à la faveur de l’Aïd El-Edha (la fête du Sacrifice), est une première depuis la fin des années 1970, lorsque la puissante «Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice», chargée de faire appliquer la charia (loi islamique), avait interdit toute projection publique de films.

La projection a drainé pendant neuf jours plus de 20.000 cinéphiles, dont près de la moitié de spectatrices.

Pour ne pas effaroucher le camp conservateur, «Rotana studios» a veillée soigneusement à la séparation des sexes, dans les deux salles de projection de fortune, les salles de cinéma étant frappées d’interdiction dans le royaume ultraconservateur.

«Menahi», un bédouin naïf aux prises avec la société moderne, est interprété par le Saoudien Fayez al-Maliki, déjà rendu célèbre par le petit écran. La comédie, qui compte aussi parmi ses vedettes la Syrienne Mouna Wassef, était en même temps projetée en Egypte, au Koweït, au Qatar et à Bahreïn, après Genève et Paris.

Mais cette fois les Saoudiens n’ont pas été obligés d’emprunter le pont-digue du roi Fahd et se rendre dans le petit royaume de Bahreïn pour voir le film, comme ce fut le cas en 2006 pour «Keif al-Haal ?» (comment ça va ?), produit également par le groupe du neveu du souverain saoudien Abdallah ben Abdel Aziz.

«Menahi» irrite le chef de la police religieuse

«Tout le monde sait bien que le cinéma est un grand mal et une dépravation. Nous rejetons ce mal», a fulminé le président de la Commission, cheikh Ibrahim Al-Ghaith, lors d’une conférence le 19 décembre à Ryad. Il a affirmé avoir «eu vent de la projection d’un film à Djeddah», une métropole qui bénéficie d’une ouverture inexistante dans le reste du royaume.

«Il y a une poignée de journalistes qui se sont voués au dénigrement de la Commission», a de nouveau tempêté cheikh Ghaith, en réponse à un journaliste qui l’interrogeait sur «l’obstination des hommes d’al-Hesba (ou Moutawa, les membres de la police religieuse) à ne pas sourire aux citoyens».

«Je recommande à mes frères de sourire», a répliqué cheikh Ghaith en qualifiant les détracteurs de la Commission d’«ignorants ou de rancuniers».

Une guerre sourde oppose l’establishment religieux au courant libéral composé notamment d’intellectuels, de journalistes et d’hommes d’affaires.

Une bataille perdue d’avance

Les propos de cheikh Ghaith, reproduits le lendemain par les journaux saoudiens, ont suscité une vive polémique entre des conservateurs qui voient dans le cinéma «une expression artistique occidentale immorale» et des «libéraux» pour qui la projection de «Menahi» allait sonner le glas de l’interdit qui pèse sur le cinéma, comme avant lui ceux qui pesaient sur la télévision satellitaire.

«Le cheikh a raison. Les libéraux veulent propager par le cinéma les vices qu’ils ont échoué à répandre par la télévision», approuve «Sultan», l’un des lecteurs qui ont épousé la cause du dignitaire religieux.

Mais ses détracteurs étaient plus virulents.

«Dans le passé, ces ignorants ont dit que la bicyclette était l’âne d’Ibliss, une invention diabolique, puis ils ont fini par l’accepter, comme ils se sont résignés ensuite à accepter l’automobile, la radio, la télévision et le téléphone portable», rétorque «Samir».

L’«âne d’Ibliss»

Il y a plus d’un demi-siècle, les Saoudiens avaient besoin d’un permis, délivré par la Commission, pour pourvoir monter à bicyclette, considérée alors comme une invention satanique, révélait en octobre dernier le quotidien Al-Riyadh.

Pour enfourcher un vélo, le Saoudien était astreint à des conditions draconiennes. Il devait notamment s’engager, devant le maire, des notaires, des témoins et le chef de sa tribu, à n’utiliser sa «monture» qu’«en cas de nécessité» et pour se rendre uniquement de son domicile à son lieu de travail.

«Ces hypocrites rejettent tout ce qui est moderne, puis ils sont les premiers à en profiter. Trêve d’hypocrisie, le peuple en a assez des frustrations !. Il a besoin de se divertir», renchérit «Sami».

Cinéma… télévision, du pareil au même

«Vénérables oulémas, est-ce que l’interdiction du cinéma s’applique aussi à la télévision, à l’internet et au téléphone portable ? Dans l’affirmative, nous sommes tous des dépravés. Dans ce cas, faisons nos bagages et revenons à la préhistoire», écrit Mohsen Al-Fouhaid, dans Al-Watan, un quotidien qui, dans le passé, avait fait les frais d’un bras de fer entre les conservateurs et les libéraux.

«Quelle différence en effet entre le cinéma et la télévision ?», s’interrogeait samedi Mohamed ben Abdellatif Al-Cheikh, un écrivain et journaliste libéral et l’un des principaux détracteurs du courant religieux rigoureux.

«Le cinéma est un écran de télévision géant (…), Celui qui le rejette doit logiquement rejeter la télévision», poursuit le journaliste dans un article au vitriol publié par Al-Jazira.

«Mais les extrémistes finissent toujours par accepter ce qu’ils interdisent au début sous des prétextes fallacieux. Nos enfants et nos petits-enfants se moqueront des interdictions qui ont jalonné notre passé et dont nous souffrons encore», conclut le journaliste dans une allusion notamment à l’interdiction à la femme de conduire une voiture.

Le chef de la Commission bat en retraite

Dimanche, cheikh Ghaith, cité par la presse locale, se rétractait, en affirmant ne pas s’opposer au cinéma … sous condition.

«Nous ne nous opposons pas à l’établissement (de salles de) cinéma, à condition qu’on y projette de bons films … qui ne s’opposent pas à la charia», a déclaré aux journalistes cheikh Ghaith, après une rencontre avec le président du «Centre du roi Abdel Aziz pour le Dialogue national», Cheikh Salah Al-Husayn.

«Je persiste à dire qu’on peut projeter (dans les salles de cinéma) des films pour le bien (des spectateurs). Mais nous refusons leur utilisation comme lieux de dépravation», a ajouté cheikh Ghaith.

Cheikh Ghaith, qui a rang de ministre, venait de cosigner avec cheikh Husayn un mémorandum d’accord, pour inculquer aux membres de la police religieuse «la culture du dialogue» et leur apprendre à traiter avec les citoyens, les journalistes et les diplomates, selon la presse.

La Commission fait l’objet depuis plusieurs années de critiques virulentes pour les méthodes brutales utilisées par certains de ses membres, de la part d’organisations humanitaires internationales et de réformistes saoudiens qui considèrent cet organisme d’Etat comme une entrave à toute ouverture dans le royaume, surtout depuis l’accès au pouvoir, en août 2005, du roi Abdallah, farouche partisan du dialogue.

Guerre de positions

«La bataille pour l’introduction du cinéma en Arabie saoudite est en fait un conflit au sommet et non à la base», écrit l’analyste Bandar Souleiman, sur le site al-Siyassi.

«La culture cinématographique s’est répandue grâce aux télévisions satellitaires spécialisées. Des millions de Saoudiens se rendent chaque année à Bahreïn (ndlr: et à Dubaï) pour voir les nouveautés à l’affiche. La société saoudienne a presque tranché le débat», explique-t-il.

«Il s’agit d’une guerre de positions: en faisant une concession sur le cinéma, l’establishment religieux craint de céder davantage de terrain et de sortir complètement du jeu», conclut l’analyste.

«De même, les libéraux se gardent bien de tout triomphalisme, pour ne pas effaroucher l’establishment religieux», l’un des piliers du régime, estime «Khaled», un internaute.

Khaled souhaite voir les Saoudiens «atteindre la lune, sans perdre leurs repères» religieux.

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