Par Habib TRABELSI
En dépit de la crise financière mondiale, l'Arabie saoudite, superpuissance pétrolière, s’est engagée à injecter 60 milliards de dollars dans de grands projets de développement, soit près de la moitié de son budget 2009, en puisant dans ses énormes réserves, estimées à 450 mds USD.
Depuis l’annonce, le 22 décembre, du «plus grand budget de l’histoire du royaume», de nombreuses voix n’ont pas tari d’éloges dithyrambiques à l’adresse du gouvernement pour sa volonté d’aller de l’avant dans ses projets stratégiques, malgré la chute draconienne des cours du brut et alors que le monde entier est pris de panique.
D’autres voix, discordantes, se sont fait entendre pour dire que bon nombre de Saoudiens se débattent dans les difficultés quotidiennes réelles et ne se soucient guère des chiffres astronomiques. «Yahia Al-Khassafi est l’un de ces Saoudiens», écrivait le 27 décembre Hamoud Abou Taleb, un éminent éditorialiste du quotidien Al-Madina.
Yahia, l’«inventeur» malgré lui
En effet, Yahia est sans ressources. Il nourrit huit bouches, dont un enfant handicapé qu’il doit conduire quasi-quotidiennement à l’hôpital situé à un kilomètre, à vol d’oiseau, de sa demeure perchée dans les hauts sommets de la province méridionale de Jizan. Alors, Yahia a inventé un «téléphérique» familial de fortune, rapportait le 25 décembre le quotidien Al-Watan, photo à l’appui.
La photo le montre suspendu entre ciel et terre, le tiers du corps enfoui dans une vulgaire caisse métallique roulant sur un câble à l’aide d’une poulie disproportionnée, Yahia s’accrochant acrobatiquement à la caisse d’une main et serrant son fils de l’autre: un exercice d’équilibriste à haut risque.
«Qu’importe pour le citoyen Yahia tous les milliards destinés à la Santé, à l’Education, au Transport et à l’Assistance sociale» qui grignote sa maigre allocation à chaque consultation ?, s’interroge Abou Taleb.
Les chiffres et les réalisations
La veille, le même éditorialiste reconnaissait que «les chiffres du ‘budget de la prospérité’ sont énormes», en référence notamment aux 475 milliards de riyals (127 mds USD) alloués aux dépenses publiques, dont 225 mds SR (plus de 60 mds USD) pour les services sociaux, en augmentation de 36% par rapport au précédent exercice fiscal.
«L’important pour le citoyen c’est de transformer ces chiffres en réalisations, c’est de concrétiser les promesses sur le terrain (…). Or, de nombreux projets des précédents exercices n’ont pas commencé à voir le jour, ils piétinent ou bien n’ont pas donné l’amélioration escomptée des services vitaux tels que la santé, l’éducation ou autres», écrivait-il sous le titre «les chiffres et la réalité».
Deux jours auparavant, son confrère d’Al-Watan, Ali Saadi Al-Moussa, donnait le coup d’envoi d’une série d’articles au vitriol dans la presse locale. Il soulignait que «les chiffres colossaux du budget resteront de l’encre sur du papier, à l’instar des projets trillionaires des exercices précédents, s’ils ne sont pas accompagnés de réalisations concrètes ».
«Mes enfants fréquentent toujours des maisons louées, transformées en écoles de fortune. Je bataille toujours pour acheter un bidon d’eau potable. Nous rêvons encore du dispensaire qui tarde à voir le jour. Les rues de notre quartier attendent depuis quinze ans d’être asphaltées, alors que ce quartier est situé dans l’avenue la plus commerçante de la ville (Djeddah). La nuit tombée, il plonge dans l’obscurité totale, faute d’éclairage», écrivait l’éditorialiste.
Des rêves éveillés de Saoudiens déshérités
Plusieurs autres journalistes et analystes lui emboitèrent le pas.
«Malgré l’excédent record de près de 590 mds SR (157 mds USD) et les recettes publiques d’environ 1.100 mds SR (293 mds USD), générés notamment par les ventes de pétrole, la majorité des citoyens saoudiens ne comptent que sur leurs salaires modestes, alors que le monde considère tout Saoudien comme un baril de pétrole ambulant», écrivait Saoud Al-Balwi dans Al-Watan.
L’écrivain passait en revue les principaux «rêves éveillés» des Saoudiens: «Ils rêvent d’hôpitaux où ils ne risquent pas d’avoir de problèmes» comme les erreurs médicales dues à la négligence ou à l’état de délabrement des infrastructures médicales et sanitaires dans certains établissements. Ils rêvent d’un logement décent, parce qu’un citoyen sans abri est comme un apatride».
«Il faut aussi compter les cauchemars des coupures d’eau et d’électricité», poursuivait Balwi, en déplorant «l’existence de nombreuses et grandes failles par où s’introduit la corruption endémique» dans les institutions de l’Etat.
D’autres Saoudiens s’exprimant sur des sites internet se plaignent de la pauvreté dans un pays des plus nantis mais dont «plus du quart de la population autochtone (estimée à quelque 17 millions de personnes) est au-dessous du seuil de la pauvreté».
Depuis l’arrivée au pouvoir du roi Abdallah, en août 2005, la pauvreté n’est plus un sujet tabou: la presse locale a parlé de Saoudiens obligés de vendre un rein pour soigner un parent, pour s’acquitter de dettes ou pour poursuivre des études. Il n’y a plus de honte non plus à parler de milliers de familles vivant dans des logements insalubres en tôle ondulée.
Trêve de complaisance ! De la transparence !
Le journaliste-économiste d’Al-Riyadh, Rached Mohamed Al-Fawzan, s’est interrogé le 27 décembre sur «les réalisations effectives de l’exercice 2008, qui avait prévu des dépenses encore plus colossales (136 mds USD), annoncé de nombreux projets et suscité de grands espoirs».
«Or, nous voyons toujours des queues interminables de citoyens en quête d’eau potable. Quant aux hôpitaux, c’est une autre histoire ! Les budgets se succèdent et nos problèmes sur le terrain sont toujours les mêmes», écrivait Fawzan, avant de recommander aux «observateurs et aux analystes d’éviter de dire que ‘tout est parfait’ mais d’exiger des ministères toute la transparence sur leurs réalisations effectives».
Budget 2009: le plus «intelligent»
Fawzan visait les dizaines d’analystes, qui se sont relayés, via la presse écrite ou les télévisions, pour parler tour à tour et chiffres à l’appui, du «budget de la prospérité en temps de crise», du «budget du développement et du défi» ou, mieux encore, du «budget intelligent».
«Intelligent, parce qu’il a faussé toutes les prévisions» des analystes et des centres d’études. Intelligent, parce qu’il a conservé l’élan du développement progressif en vigueur dans le royaume depuis près de cinq ans. De la plus haute intelligence, parce qu’il a insufflé chez les Saoudiens un optimisme, non entaché de prudence», écrivait le 25 décembre Issa Al-Halyane, un éditorialiste de Okaz.
Le roi Abdallah, principal commanditaire du «budget historique», a eu droit à des hommages appuyés. Le grand mufti saoudien, cheikh Abdel Aziz Al-Cheikh, qui préside le Conseil des grands oulémas, la plus haute autorité religieuse du pays, a pour sa part exhorté les ministres et les responsables concernés à mettre en application les recommandations du roi Abdallah pour «sauvegarder les richesses de la nation».
L’opposition déballe ses sempiternelles critiques du régime
En revanche, le Mouvement islamique pour la réforme en Arabie (Mira, opposition en exil à Londres), en a profité pour faire le procès du régime.
Dans un long communiqué, le Mira a estimé que les chiffres annoncés par le gouvernement étaient «nuls et non avenus». Il a dénoncé «l’absence de transparence, dans la mesure où toute vérification (par une partie indépendante) de ces chiffres est impossible, les autorités imposant le plus grand secret sur les données économiques, notamment celles relatives aux revenus, aux dépenses et aux investissements».
Après s’être livré à des calculs compliqués sur la base de «données obtenues de ses sources», le Mira a conclu que les recettes publiques en 2008 étaient d’«au moins 1.650 mds SR -- dont 1.300 mds provenant des ventes du pétrole-- soit 550 mds de plus que les 1.100 mds SR annoncés par le gouvernement».
«Mais les grands revenus reconnus par l’Etat ne vont ni diminuer le chômage, ni assurer aux citoyens de meilleures conditions de vie et de logement», a souligné le Mira selon lequel «le problème réside dans l’absence de participation politique, de transparence et de contrôle (de la gestion du Trésor public). Il ne suffit pas d’annoncer des chiffres».
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