Par Habib TRABELSI
Les interminables et vaines négociations pour un accord de libre-échange entre les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et l’Union Européenne (UE), leur premier partenaire commercial, semblent vouées à l’échec et risquent d’être enterrées à Mascate, à la faveur du sommet annuel de ce groupement régional arabe.
A deux semaines de la réunion des dirigeants des pays du CCG (Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar), le Premier ministre du Qatar, cheikh Hamad ben Jassem ben Jabr Al-Thani, a agité la menace d’une inéluctable «suspension» des négociations par les six monarchies dont Doha assure la présidence jusqu’au sommet de Mascate, les 29 et 30 décembre.
«Les négociations pour un accord de libre-échange avec notre partenaire européen ont duré trop longtemps», a déclaré cheikh Hamad, estimant que ces discussions «n’ont conduit à aucun résultat».
Selon lui, l’accord, devait être signé fin novembre par le président français Nicolas Sarkozy, également président de l'UE, lors de sa dernière visite à Doha, et l'émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani, «mais l’UE s'est rétractée au dernier moment».
Le président Sarkozy considère que la signature de cet accord avant la fin de l’année est une priorité, avait indiqué avant la visite Anne-Marie Idrac, la secrétaire d’Etat au Commerce extérieur.
«La signature de l’accord avant la fin de l’année est difficile et L’UE doit savoir que ces discussions ne peuvent pas durer indéfiniment», a ajouté cheikh Hamad.
«Les pays du CCG vont probablement prendre prochainement la décision de suspendre ces discussions», a averti cheikh Hamad lors d’une conférence de presse avec son homologue singapourien, Lee Hsien Loong, à Doha où un accord de libre-échange a été signé entre le CCG et Singapour.
En vertu de cet accord, le premier du genre entre le CCG avec un pays hors de la région de Proche-Orient, "99% des produits du Singapour vont pouvoir entrer sur les marchés du CCG en exonération des droits de douane", s'est réjoui M. Lee.
Son pays a vu ses échanges commerciaux avec le CCG atteindre le chiffre record de 27,53 milliards USD en 2007, en augmentation de 127% par rapport à 2002.
«Nous avons mis seulement trois ans (de dialogue) avant de signer un accord avec Singapour, alors que nos négociations avec la partie européenne ont duré 17 ans», a commenté cheikh Hamad, sans évoquer les raisons de l’échec de ces discussions, entamées en 1988 et relancées en 2001.
Cependant, plusieurs responsables du CCG en avaient imputé la responsabilité de l’enlisement des négociations à l’UE, l’accusant d’entraver la signature de l’accord en posant à chaque fois des exigences politiques.
En juin dernier, le secrétaire général du CCG, Abdel Rahman Al-Attiya, avait déclaré que "les pays du Conseil rejettent les conditions politiques que les Européens veulent leur imposer pour signer l'accord".
«L’UE a adopté un partenariat stratégique avec Israël qu’elle tente d’imposer aux pays du C.C.G. qui refusent l’instauration de relations avec Israël jusqu’à la signature d’un accord de paix global qui permettra la formation d’un Etat palestinien et mettra fin à l’occupation», avait notamment dit M. Attiya à l’issue d’une réunion ministérielle du CCG à Djeddah.
M. Attiya avait même averti que «le prochain round de négociations sera décisif: soit la signature d’un accord, soit l’arrêt des négociations».
Pour sa part, l’ancien et très influent secrétaire général adjoint du CCG pour les Affaires économiques, Abdallah Al-Quwaiz, avait demandé en septembre dernier aux responsables du CCG d’«arrêter les négociations sur le projet d’accord de libre-échange», estimant que celles-ci étaient «stériles».
M. Quwaiz, également ancien secrétaire d’Etat au ministère saoudien des Finances et de l’Economie, avait aussi accusé le Parlement européen d’avoir «entravé les négociations en posant, dans un communiqué publié le 24 avril dernier, neuf exigences, en particulier une relative aux droits de l’Homme» dans les pays du CCG.
Pourtant, les autorités de ces pays, souvent critiquées par des organisations internationales pour leurs manquements aux droits de l'Homme, ont annoncé ces dernières années à grand renfort de publicité des mesures en faveur des droits humains.
Ces pays étaient tous représentés par des ONG encore en quête de légitimité populaire à une conférence organisée la semaine dernière à Doha à l'occasion de la célébration du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Même l’Arabie saoudite, naguère encore allergique à toute organisation ou association de la société civile qu’elle juge incompatibles avec la charia (la loi islamique, appliquée strictement dans le royaume), a dépêché une délégation à Doha, à la faveur de la «lune de miel» entre l’Arabie et le Qatar dont les relations, traditionnellement tendues, se sont nettement améliorées.
Mais, écrivait encore M. Quwaiz, «il semble que la liste des exigences de l’UE ne va pas s’arrêter et que les Européens sont embarrassés par ces négociations».
«D’ailleurs, ils ne sont pas convaincus que ces négociations leur apporteront des profits commerciaux supplémentaires: l’UE, principal partenaire commercial du CCG, a depuis plus d’un quart de siècle un excédent commercial très important et permanent avec le CCG dont les investissements affluent massivement et sans interruption vers l’Europe».
Selon lui, les investissements des pays du CCG en Europe sont estimés au total à plus de 100 milliards de dollars entre 2002 et 2006, soit près de 20% de leurs investissements à l’étranger, alors que les investissements européens dans les six pays du Golfe n’ont pas dépassé les 13 mds USD durant la même période, soit près de 1% de l’ensemble des investissements des pays européens à l’étranger.
En 2006, les échanges UE-CCG se sont élevés à plus de 110 milliards de dollars (75 milliards d’euros). L’UE a ainsi chiffré à 47,4 milliards d’euros ses exportations vers le CCG, qui constitue son 5e client, alors que les pays du CCG ont exporté vers l’UE pour 35,2 milliards d’euros de marchandises, notamment du brut, des produits pétrochimiques et de l’aluminium, selon des statistiques européennes. Le tiers des importations des pays du CCG provient de l’UE.
«En définitive, Il est clair que les négociations ne répondent pas aux attentes des deux parties», avait conclu l’éminent économiste, avant de suggérer huit propositions de coopération entre les deux groupements régionaux.
M. Quwaiz avait proposé notamment «la mise en place d’un programme commun d’industrialisation cofinancé par les deux groupes et dans lequel le secteur privé aurait le rôle prédominent», «l’abrogation des visas d’entrée, en particulier pour les hommes d’affaires des deux groupes de pays» et «la création par les pays de l’UE d’institutions de formation et d’entrainement de cadres rodés à l’expertise, à la technologie et à la production européennes».
«L’UE est le plus grand partenaire du CCG. Si elle veut élargir ce partenariat, elle doit reconsidérer" sa position à l’égard de l’accord, a encore dit cheikh Hamad, dont le pays, se félicite, au même titre que ses partenaires du CCG, d’avoir surmonté la crise financière mondiale.
17.12.08
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