Par Habib TRABELSIEn refusant de rompre inconditionnellement ses relations avec Israël tout en multipliant les appels à la tenue d’un sommet arabe extraordinaire sur «les agressions israéliennes» contre la bande de Gaza, le Qatar affiche de nouveau sa politique originale et cultive le paradoxe, sans équivoque.
Le Qatar, qui abrite depuis 1996 une représentation commerciale israélienne, a appelé lundi, pour la troisième fois, à la tenue d'un sommet arabe vendredi à Doha.
Gaza, sous l’emprise d’un déluge d’obus et de bombes au phosphore blanc depuis le déclenchement, le 27 décembre, de l’opération "Plomb durci", est entrée mardi dans une phase décisive avec l’incursion de chars israéliens dans certains quartiers de la ville dévastée, où d’intenses affrontements faisaient rage avec des combattants du Hamas.
La situation à Gaza nécessite la tenue de ce sommet «dans les plus brefs délais», a estimé le Premier ministre du Qatar, cheikh Hamad Ben Jassem Al-Thani.
Dimanche, cheikh Hamad, également ministre des Affaires étrangères, a exclu une fermeture de la représentation commerciale israélienne gérée par deux diplomates.
Cheikh Hamad a lié une telle mesure à une décision «collective» des pays arabes entretenant des relations diplomatiques avec l’Etat hébreu (Egypte, Jordanie et Mauritanie).
«Certains (pays arabes) veulent que seul le Qatar consente des sacrifices, alors qu’ils continuent, eux, à traiter» avec l’Etat hébreu, a déclaré cheikh Hamad sur la chaîne de télévision qatariote Al-Jazira, sur un fond d’images terrifiantes et insoutenables de Gaza.
"Si les pays arabes décident de concert de rompre leurs relations avec Israël, nous nous rallierons à eux", a ajouté cheikh Hamad, dont le pays avait également accueilli ces dernières années plusieurs hauts responsables israéliens.
En juillet 2002, en pleine «Intifada» palestinienne, cheikh Hamad lui-même, alors ministre des Affaires étrangères, inaugurait ces contacts de haut niveau en rencontrant son homologue Shimon Pérès, aujourd’hui président israélien.
Plus récemment, la ministre des Affaires étrangères israélienne, Tzipi Livni, a rencontré l’émir du Qatar et d’autres dirigeants, en marge du Forum sur la Démocratie, en avril à Doha.
Cheikh Hamad avait toujours affiché la singularité du Qatar, qui contraste précisément avec «le grand frère ennemi» saoudien, avec lequel Doha a ouvert une nouvelle page en mars 2008, après six ans de brouille animée par des compétitions diplomatiques et des rivalités personnelles.
«D’ailleurs, il y a une initiative (de paix) arabe. Pourquoi ne la gèle-t-on pas ?», s’est-il interrogé dimanche, sans nommer l’Arabie saoudite.
L'initiative, d'inspiration saoudienne, avait été lancée pour la première fois au sommet de Beyrouth en 2002 puis réactivée en 2008 à Riyad mais jamais avalisée par l’Etat hébreu qui rejette une clause demandant le retour des réfugiés palestiniens.
«Certains disent que ‘nous y perdrons’. Mais, y a-t-il une perte plus grande que celle que nous subissons actuellement ? Pourquoi faut que nous seuls respections les résolutions internationales depuis 1948, alors que les Israéliens ne les respectent pas ?», s’est-il encore demandé dimanche.
Lundi soir, le gouvernement saoudien a vivement dénoncé l'"extermination raciale" des Palestiniens par Israël à Gaza. Depuis le déclenchement de l’offensive israélienne, la presse saoudienne tirait à boulets rouges sur le mouvement islamiste, lui imputant la responsabilité de la nouvelle crise à Gaza et l’accusant d’être aux ordres de l’Iran.
Mais dimanche, l’influent quotidien saoudien Al-Watan a estimé qu’«après Gaza … toute normalisation avec Israël est désormais impossible».
«Les dirigeants israéliens doivent se poser cette grande question: comment l’Etat d’Israël, qui fait fi des résolutions internationales, peut-il coexister avec le monde arabe après toutes les manifestations de rue contre l’agression israélienne à Gaza ?», écrivait l’éditorialiste.
«Même s’il signait des accords de paix avec tous les pays arabes et musulmans, même s’il ouvrait des ambassades dans toutes leurs capitales, Israël demeurera un cancer à extirper du corps arabe», ajoutait Al-Watan.
Dans son entretien avec Al-Jazira, cheikh Hamad n’avait pas ménagé ses critiques des pays arabes, les accusant notamment d’«impuissance, en raison de leurs divergences et de l’absence de confiance» mutuelle.
Parallèlement, des dizaines de personnalités arabes et étrangères, notamment politiques ou religieuses, se sont relayées sur Al-Jazira pour dénoncer la "lâcheté" de dirigeants arabes et leur "complicité" avec le blocus imposé à Gaza par l'Etat hébreu.
Mais le refus de la fermeture du bureau commercial israélien, en dépit des scènes terrifiantes de sang, de cris, de pleurs, d’enfants massacrés, de familles entières décimées et ensevelies sous les décombres de leurs maisons, a suscité l’indignation de bon nombre de lecteurs de journaux et d’internautes.
«Comment expliquer ce refus, alors qu’Al-Jazira, basée au Qatar, est en train de jouer un rôle de première importance dans la mise à nu, 24 heures sur 24, des atrocités de l’armée israélienne ?», s’est exclamé «Fahd».
«C’est aussi depuis Doha que cheikh Youssef Al-Qaradawi (l’influent religieux sunnite) a lancé des propos incendiaires et un appel solennel à tous les musulmans pour manifester contre les sionistes. C’est paradoxal !», a renchéri «Imad».
«De quel sacrifice parle cheikh Hamad ? Quel intérêt peut tirer un pays arabe d’un Etat barbare, hors-la-loi et terroriste ? Comme d’habitude, le Qatar cherche à ménager la chèvre et le chou, au prix de contradictions multiples», s’est indigné «Seif».
«Mais le Qatar a le mérite d’assumer totalement sa politique, de la conduire avec une totale franchise et de manière transparente, contrairement aux hypocrites», a rétorqué Basma.
Ces dernières années, cheikh Hamad avait martelé à maintes reprises que «la politique de Doha est claire» et que son gouvernement «ne veut rien cacher au peuple».